Donald Trump, ou  l’incons (is) tance au pouvoir

 

…Et celle de la sardine qui avait bouché le port de Marseille, vous la connaissez ? Il s’agit, bien sûr, d’une galéjade.
Définition du terme venu du Midi français, donnée par le dictionnaire : « Histoire inventée ou exagérée que l’on raconte pour duper quelqu’un (…).Plaisanterie ayant pour objectif de mystifier. » Eh bien, Donald Trump en a eu une, de galéjade,qu’il a servie toute chaude le week end dernier, dans un tweet rageur : « How low has president Obama gone to tapp (sic) my phones during the very sacred  election process.This is Nixon /Watergate. Bad (or sick) guy.»(combien bas  pouvait tomber le président Obama pour mettre sur écoute mes téléphones durant le processus électoral sacré. C’est du Nixon/Watergate. Un gars mauvais ou malade. »
Confidence d’un habitué  de la Maison Blanche qui tient à l’anonymat : « En fin de journée, le président se retire dans ses appartements et regarde la télévision jusqu’à l’heure du coucher. Au réveil, commence l’opération-tweets dont le contenu représente pour nous la feuille de route à suivre. Nous nous échinons alors à tenter de donner une certaine consistance à ses innombrables et souvent incompréhensibles messages, surtout depuis la suppression de la limite des 140 caractères.»
L’affaire des « écoutes» a débuté le jeudi 2 mars, à l’antenne de la radio Westwood One où opère Mark Levin, auteur d’un show qui porte son nom et, ce soir-là, d’une petite phrase qui ne va pas tomber dans l’oreille d’un sourd : « Le 44e président des Etats-Unis a utilisé les installations du gouvernement fédéral pour espionner le républicain appelé à lui succéder. Un scandale ! » tonne l’animateur. Quelques heures plus tard, Breitbart News répercute l’écho de la bombe Levin. On notera au passage que ledit site avait longtemps eu à sa tête un certain  Steve Bannon, propulsé par la suite au poste de bras droit de Trump et son « chief strategist ».
Le soufflé commençant à s’affaisser, et devant le tollé  quasi-général « the Donald » repart à l’assaut. Le voilà aujourd’hui qui réclame une enquête du Congrès, alors que l’un des ténors de la digne assemblée, le sénateur républicain de l’Arizona John McCain, l’ apostrophe publiquement : «Où sont vos preuves ? » Et qu’un autre élu de la Chambre haute, Lindsay Graham – un membre du G.O.P.lui aussi –  se dit « très inquiet de voir notre président suggérer que son prédécesseur aurait commis quelque chose d’illégal. » Quant au directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), James Comey, il  vient de  prendre l’initiative inédite de demander au département de la Justice de désavouer Trump. Un chef lâché par ses généraux, comme un quelconque candidat à la charge suprême de l’autre côté de l’Atlantique. Tocqueville ne reconnaîtrait pas les sujets de sa célébrissime étude.
La confusion est telle qu’un autre site,« The Last line of defense » s’est permis, il y a quatre jours, de publier un article annonçant l’arrestation imminente de … Barack Obama. Toujours cette volée de rumeurs, de fausses assertions basées sur des on-dit sans lendemain, de menaces d’actions sans suite, de dénonciations de médias accusés de propager des « fake news » et interdits d’accès à la Maison Blanche. Sur ce dernier point, le Comité pour la protection des journalistes n’a pas craint de remettre à leur place les hommes de l’actuelle administration. Joel Simon, directeur exécutif de cet organisme, a rappelé pour l’occasion   qu’ « il n’appartient pas aux politiciens de fixer les règles de travail des journalistes ».
Au fait, où en est-on du charivari  soulevé au lendemain de  la confirmation des innombrables contacts établis par l’équipe du candidat  Trump avec des diplomates russes, l’ambassadeur Serguei  Kislyak en tête, lequel avait rencontré  Michael  T. Flynn, d’abord nommé conseiller du président pour les questions de sécurité puis  poussé vers la sortie après l’éclatement du scandale ? Qu’en est-il aussi des dénégations par le ministre de la Justice, Jeff Sessions, questionné par le vice-président Mike Pence sur ses contacts avec le même ambassadeur, et qui avait commencé par nier avant de reconnaître avoir menti ?
Or, c’est précisément sur ce dossier que la présente administration cherche à  jeter un voile, ou plutôt à agiter le chiffon rouge des « grandes oreilles », accusent ses adversaires. Mais la tactique, basée sur des foucades,  commence à lasser une opinion publique maintenue en constant état de déstabilisation, ballotée qu’elle est entre une  cascade  et  l’autre de promesses non tenues.
« L’instabilité, dirait un chimiste, a deux formes : la fragilité  et  l’explosibilité. » Marcellin Berthelot ? Non, Alfred Jarry.
Christian MERVILLE

 

 

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Donald Trump, ou  l’incons (is) tance au pouvoir

 

…Et celle de la sardine qui avait bouché le port de Marseille, vous la connaissez ? Il s’agit, bien sûr, d’une galéjade.
Définition du terme venu du Midi français, donnée par le dictionnaire : « Histoire inventée ou exagérée que l’on raconte pour duper quelqu’un (…).Plaisanterie ayant pour objectif de mystifier. » Eh bien, Donald Trump en a eu une, de galéjade,qu’il a servie toute chaude le week end dernier, dans un tweet rageur : « How low has president Obama gone to tapp (sic) my phones during the very sacred  election process.This is Nixon /Watergate. Bad (or sick) guy.»(combien bas  pouvait tomber le président Obama pour mettre sur écoute mes téléphones durant le processus électoral sacré. C’est du Nixon/Watergate. Un gars mauvais ou malade. »
Confidence d’un habitué  de la Maison Blanche qui tient à l’anonymat : « En fin de journée, le président se retire dans ses appartements et regarde la télévision jusqu’à l’heure du coucher. Au réveil, commence l’opération-tweets dont le contenu représente pour nous la feuille de route à suivre. Nous nous échinons alors à tenter de donner une certaine consistance à ses innombrables et souvent incompréhensibles messages, surtout depuis la suppression de la limite des 140 caractères.»
L’affaire des « écoutes» a débuté le jeudi 2 mars, à l’antenne de la radio Westwood One où opère Mark Levin, auteur d’un show qui porte son nom et, ce soir-là, d’une petite phrase qui ne va pas tomber dans l’oreille d’un sourd : « Le 44e président des Etats-Unis a utilisé les installations du gouvernement fédéral pour espionner le républicain appelé à lui succéder. Un scandale ! » tonne l’animateur. Quelques heures plus tard, Breitbart News répercute l’écho de la bombe Levin. On notera au passage que ledit site avait longtemps eu à sa tête un certain  Steve Bannon, propulsé par la suite au poste de bras droit de Trump et son « chief strategist ».
Le soufflé commençant à s’affaisser, et devant le tollé  quasi-général « the Donald » repart à l’assaut. Le voilà aujourd’hui qui réclame une enquête du Congrès, alors que l’un des ténors de la digne assemblée, le sénateur républicain de l’Arizona John McCain, l’ apostrophe publiquement : «Où sont vos preuves ? » Et qu’un autre élu de la Chambre haute, Lindsay Graham – un membre du G.O.P.lui aussi –  se dit « très inquiet de voir notre président suggérer que son prédécesseur aurait commis quelque chose d’illégal. » Quant au directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), James Comey, il  vient de  prendre l’initiative inédite de demander au département de la Justice de désavouer Trump. Un chef lâché par ses généraux, comme un quelconque candidat à la charge suprême de l’autre côté de l’Atlantique. Tocqueville ne reconnaîtrait pas les sujets de sa célébrissime étude.
La confusion est telle qu’un autre site,« The Last line of defense » s’est permis, il y a quatre jours, de publier un article annonçant l’arrestation imminente de … Barack Obama. Toujours cette volée de rumeurs, de fausses assertions basées sur des on-dit sans lendemain, de menaces d’actions sans suite, de dénonciations de médias accusés de propager des « fake news » et interdits d’accès à la Maison Blanche. Sur ce dernier point, le Comité pour la protection des journalistes n’a pas craint de remettre à leur place les hommes de l’actuelle administration. Joel Simon, directeur exécutif de cet organisme, a rappelé pour l’occasion   qu’ « il n’appartient pas aux politiciens de fixer les règles de travail des journalistes ».
Au fait, où en est-on du charivari  soulevé au lendemain de  la confirmation des innombrables contacts établis par l’équipe du candidat  Trump avec des diplomates russes, l’ambassadeur Serguei  Kislyak en tête, lequel avait rencontré  Michael  T. Flynn, d’abord nommé conseiller du président pour les questions de sécurité puis  poussé vers la sortie après l’éclatement du scandale ? Qu’en est-il aussi des dénégations par le ministre de la Justice, Jeff Sessions, questionné par le vice-président Mike Pence sur ses contacts avec le même ambassadeur, et qui avait commencé par nier avant de reconnaître avoir menti ?
Or, c’est précisément sur ce dossier que la présente administration cherche à  jeter un voile, ou plutôt à agiter le chiffon rouge des « grandes oreilles », accusent ses adversaires. Mais la tactique, basée sur des foucades,  commence à lasser une opinion publique maintenue en constant état de déstabilisation, ballotée qu’elle est entre une  cascade  et  l’autre de promesses non tenues.
« L’instabilité, dirait un chimiste, a deux formes : la fragilité  et  l’explosibilité. » Marcellin Berthelot ? Non, Alfred Jarry.
Christian MERVILLE

 

 

L’agitprop à la Maison Blanche

 

« Mike, ils l’aiment. En ce qui me concerne, ils étaient un tout petit peu, vous savez,  un peu inquiets. »
La scène s’est déroulée mercredi soir au Trump International Hotel de Washington lors d’un diner réunissant les aficionados du nouveau vice-président Mike Pence. La petite phrase est de Donald Trump, le 45e président des Etats-Unis, qui, pour l’occasion, n’a pu résister à la tentation d’y aller  d’un speech improvisé, mettant dans le même sac ses  alliés républicains du jour (et farouches adversaires d’hier), ses critiques et surtout les super PACs.
« Un tout petit peu inquiets », Mister President ? Le monde  entier aurait raison de l’être, et pas qu’un peu.  Ecoutons donc Summer Zervos, candidate en décembre 2 007 au concours « The Apprentice » dont le successeur de Barack Obama présidait le jury. Les détails de l’agression sexuelle qu’elle avait subie à l’époque sont évoqués par le menu détail dans un dossier de 20 pages désormais entre les mains de la justice de Los Angeles. Flanquée de son avocate, l’intéressée qualifie « The Donald » de « prédateur sexuel », « un misogyne, dit-elle, qui profite de sa célébrité politique pour accuser ses victimes de mentir ». Affaire – encore une… –  à suivre.
La multiplicité des casseroles amassées des décennies durant par l’ancien promoteur immobilier aujourd’hui reconverti dans la politique avait porté un digne professeur d’histoire à l’université américaine de Washington  à se pencher, l’an dernier, sur l’étrange cas de ce champion de l’esbroufe, prompt à vitupérer l’establishment, tonnant contre Hillary Clinton, promise à croupir bientôt dans une prison fédérale, l’injure aux lèvres mais incapable néanmoins d’avancer la moindre preuve  à l’appui de ses dires. Le résultat des recherches d’Allan Lichtman ( tel est son nom) sont basées sur son  ouvrage* publié en 1996, fruit de recherches sur la présidentielle US. depuis 1984. Sa théorie l’a conduit à annoncer, vingt ans plus tard la victoire de Trump quand tout le monde , ou presque, donnait vainqueur  l’ancienne sénatrice de New York  puis secrétaire d’Etat.  On n’est pas près d’oublier que journalistes et instituts de sondage avaient dû manger leur chapeau.
Or voici que le « prediction professor » récidive, déclarant que le nouveau locataire de la Maison Blanche ne tardera pas à en être délogé à la suite d’une procédure de destitution,  le tristement célèbre impeachment subi par Andrew Johnson en 1868 puis par Bill Clinton en 1998. Fait notable : reconnus coupables par la Chambre des représentants, tous deux furent ultérieurement absous par le Sénat. Richard Nixon, lui, avait choisi de démissionner (en 1974)  plutôt que de subir les foudres de l’Assemblée.  Rien de scientifique, cette fois, dans l’assertion du digne universitaire, cause de maints froncements de sourcils dans un camp et de jubilation   dans l’autre camp, celui des démocrates.  Simple affaire d’intuition, reconnaît-il,  alors que, dans le cas de son ouvrage, il s’était basé sur une série de 13 questions et sur l’axiome selon lequel une élection est avant tout le reflet des performances du parti au pouvoir.
Alors, « guilty or not guilty » ? Pour l’heure, on se contentera de noter que l’imprécateur en chef du Grand Old Party est classé bon premier dans la liste des présidents américains les moins populaires des quarante dernières année, son prédécesseur quittant les lieux avec une cote de popularité de  84 pour cent ; que l’on vient d’assister à la valse des candidats aux postes-clés dans la nouvelle administration  la plus calamiteuse de l’histoire contemporaine du pays ; que la gestion de la chose publique est d’ores et déjà  aussi chaotique que  le fut la campagne électorale ; que le président qui entrera en fonction aujourd’hui n’aura cessé de qualifier la course de « rigged » (truquée) quand bien même il avait fini par en être le principal bénéficiaire.
Sur ce dernier point et au vu du résultat, on admettra bien volontiers  que la méthode a du bon. De là à prévoir  que figurera bientôt au programme de Sciences Po le  verbe rabouiller – celui qui  trouble l’eau pour faciliter la prise à la pêche, nous apprend le dictionnaire – il n’y a qu’un  pas que l’on se gardera de franchir.
Mais rabouiller, n’est-ce pas ce que  Monsieur Trump n’aura cessé de faire, avec succès, depuis sa fracassante entrée en lice sur la scène politique du monde ?

Christian MERVILLE

“Predicting the next President : the keys to the White House 2016 ».

 

La solitude de l’homme qui voulait être sultan

 

La solitude de l’homme qui voulait être sultan

 

 

Il est loin le temps où la Turquie s’enorgueillissait d’avoir « zéro problème avec (s)es voisins », une expression  datant de décembre 2011 qu’il vaut mieux ne pas rappeler ces jours-ci à Ankara. Son auteur ?  Ahmet Davutoglu, alors ministre des Affaires étrangères, dont les services étaient tenus de souligner qu’il convenait d’en chercher l’origine dans le slogan lancé par Atatürk le 20 avril 1931 et devenu depuis la devise nationale: «Yurtta sulh, cihanda sulh » (Paix dans le pays, paix dans le monde).
Aujourd’hui, Recep Tayyip Erdogan pourrait faire sienne la peu élégante mais combien éloquente formule de Jacques Chirac : «Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille.» Comme si  la question kurde ne suffisait pas, s’y ajoutent désormais le casse-tête syrien et son corollaire représenté par  l’irruption sur la scène locale des rescapés daëchistes de la folle équipée sur les rives du Barada, les remous religieux attisés par les bouleversements des cinq dernières décennies  dans le paysage interne, l’inattendu  pronunciamiento des 15-16 juillet dernier, les foucades d’un homme qui rêve de ressusciter la gloire passée de l’empire, le problème kurde… Autant de causes qui font de l’actuel président un homme puissant peut-être mais seul certainement.
Après l’échec du mouvement lancé par un quarteron d’officiers, les purges à tous les niveaux se sont accélérées pour atteindre un rythme jusqu’alors inégalé. Outre l’armée sont touchés le corps judiciaire , les universités, des associations soupçonnées d’abriter des comploteurs, l’ensemble de l’administration et même  la presse. Au total, on compte plus de 41.000 arrestations et 100.000 limogeages ou emprisonnements. Les Etats-Unis ont été requis de contribuer à cette gigantesque mise au pas en  livrant  le prédicateur septuagénaire  installé en Pennsylvanie, soupçonné d’être l’inspirateur de presque tous les mouvements séditieux  de ces dernières années. Le résultat de cette chasse à l’homme, on le voit  dans le  profond malaise et la réelle inquiétude qui ont gagné petit à petit toutes les couches de la population. Le Parlement européen a réagi dès le 24 novembre et décidé de geler les pourparlers avec Ankara, évoquant principalement les entorses aux droits de l’Homme.
En Syrie, la Turquie  est le seul Etat – si l’on ne tient pas compte de l’armée du régime –  à avoir des troupes au sol,  ces « boots on the ground » dont Barack Obama  n’a jamais voulu entendre parler . Inquiétant quand on sait que la frontière est longue de quelque 800 kilomètres, poreuse en plusieurs points, en dépit ou à cause de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » déclenchée le 24 août 2016, et que des combattants de tous bords venus des quatre coins du monde l’emprunte sans être inquiétés. L’auteur de l’attaque de la Saint-Sylvestre est un ouïghoure venu de son Turkestan oriental  (le Xinjiang) natal. Plus inquiétant, installé à Konya depuis des mois avec femme et enfants,  il avait, le 15 décembre, pris l’autobus pour Istanbul où, deux semaines plus tard, il abattait  39 noctambules et faisait  65 blessés avant de se perdre dans la nature.
A mots couverts, certains n’hésitent pas à rappeler que quarante-huit heures avant la tuerie, le département des Affaires religieuses avait fait distribuer le texte du sermon à prononcer dans les mosquées lors de la prière du vendredi, dans lequel les célébrations du Nouvel An  étaient qualifiées d’ « illégitimes ».
Dire en outre que l’économie se ressent des incertitudes quant aux lendemains serait un truisme. La vérité qu’elle part en biberine. Si, quatorze années durant, les capitaux ont afflué au rythme annuel de 38 milliards de dollars, les investissements directs ont baissé,eux, de 68  pour cent durant les sept premiers mois  de 2016 par rapport à l’année précédente. Face au dollar, la monnaie nationale a perdu plus des deux-tiers de sa valeur. En 2015, l’accroissement du  PIB représentait 6 pour cent ; le chiffre négatif est de 1,8 pour cent s’agissant du troisième trimestre de l’an dernier. Ce qui a changé – pour le meilleur ? Pour le pire ?…-, ce sont aussi les principales caractéristiques de la nation. Soner Cagaptay* ,chercheur au Washington Institute for Near East policy, rappelle qu’à la veille   des réformes initiées par Mustafa Kemal, la Turquie était urbaine et éduquée à 10  pour cent seulement. De nos jours, l’urbanisation représente  80 pour cent de la population et la Turquie est presque à 100 pour cent  éduquée. Pour ce qui est du tourisme, on ignore encore les chiffres de l’année écoulée mais il est hautement improbable qu’ils atteignent les 42 millions de visiteurs étrangers de 2015.
Dans un livre paru en 2009**, Lesley Hazleton rapporte un  bien instructif échange intervenu entre Mouawiya et l’un de ses généraux  qu’il interrogeait sur sa rouerie et qui répond : « Je  me suis toujours arrangé pur me sortir d’une situation inextricable. » Et le tout-puissant gouverneur d’un territoire comptant ce qui constitue de nos jours la Turquie, le Liban, la Syrie, la Jordanie et la Palestine, de répondre : « Je me suis toujours arrangé pour ne pas me trouver dans une situation inextricable. »
Erdogan a-t-il lu les faits et gestes de Mouawiya ? Il est permis d’en douter.

Christian MERVILLE

*Soner Cagaptay est l’auteur d’un ouvrage sur la Turquie contemporaine : « The new sultan :Erdogan  and the crisis of modern Turkey. »

** »After the Prophet – The epic story of the shia-sunni split. »

 

La solitude de l’homme qui voulait être sultan

 

 

Il est loin le temps où la Turquie s’enorgueillissait d’avoir « zéro problème avec (s)es voisins », une expression  datant de décembre 2011 qu’il vaut mieux ne pas rappeler ces jours-ci à Ankara. Son auteur ?  Ahmet Davutoglu, alors ministre des Affaires étrangères, dont les services étaient tenus de souligner qu’il convenait d’en chercher l’origine dans le slogan lancé par Atatürk le 20 avril 1931 et devenu depuis la devise nationale: «Yurtta sulh, cihanda sulh » (Paix dans le pays, paix dans le monde).
Aujourd’hui, Recep Tayyip Erdogan pourrait faire sienne la peu élégante mais combien éloquente formule de Jacques Chirac : «Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille.» Comme si  la question kurde ne suffisait pas, s’y ajoutent désormais le casse-tête syrien et son corollaire représenté par  l’irruption sur la scène locale des rescapés daëchistes de la folle équipée sur les rives du Barada, les remous religieux attisés par les bouleversements des cinq dernières décennies  dans le paysage interne, l’inattendu  pronunciamiento des 15-16 juillet dernier, les foucades d’un homme qui rêve de ressusciter la gloire passée de l’empire, le problème kurde… Autant de causes qui font de l’actuel président un homme puissant peut-être mais seul certainement.
Après l’échec du mouvement lancé par un quarteron d’officiers, les purges à tous les niveaux se sont accélérées pour atteindre un rythme jusqu’alors inégalé. Outre l’armée sont touchés le corps judiciaire , les universités, des associations soupçonnées d’abriter des comploteurs, l’ensemble de l’administration et même  la presse. Au total, on compte plus de 41.000 arrestations et 100.000 limogeages ou emprisonnements. Les Etats-Unis ont été requis de contribuer à cette gigantesque mise au pas en  livrant  le prédicateur septuagénaire  installé en Pennsylvanie, soupçonné d’être l’inspirateur de presque tous les mouvements séditieux  de ces dernières années. Le résultat de cette chasse à l’homme, on le voit  dans le  profond malaise et la réelle inquiétude qui ont gagné petit à petit toutes les couches de la population. Le Parlement européen a réagi dès le 24 novembre et décidé de geler les pourparlers avec Ankara, évoquant principalement les entorses aux droits de l’Homme.
En Syrie, la Turquie  est le seul Etat – si l’on ne tient pas compte de l’armée du régime –  à avoir des troupes au sol,  ces « boots on the ground » dont Barack Obama  n’a jamais voulu entendre parler . Inquiétant quand on sait que la frontière est longue de quelque 800 kilomètres, poreuse en plusieurs points, en dépit ou à cause de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » déclenchée le 24 août 2016, et que des combattants de tous bords venus des quatre coins du monde l’emprunte sans être inquiétés. L’auteur de l’attaque de la Saint-Sylvestre est un ouïghoure venu de son Turkestan oriental  (le Xinjiang) natal. Plus inquiétant, installé à Konya depuis des mois avec femme et enfants,  il avait, le 15 décembre, pris l’autobus pour Istanbul où, deux semaines plus tard, il abattait  39 noctambules et faisait  65 blessés avant de se perdre dans la nature.
A mots couverts, certains n’hésitent pas à rappeler que quarante-huit heures avant la tuerie, le département des Affaires religieuses avait fait distribuer le texte du sermon à prononcer dans les mosquées lors de la prière du vendredi, dans lequel les célébrations du Nouvel An  étaient qualifiées d’ « illégitimes ».
Dire en outre que l’économie se ressent des incertitudes quant aux lendemains serait un truisme. La vérité qu’elle part en biberine. Si, quatorze années durant, les capitaux ont afflué au rythme annuel de 38 milliards de dollars, les investissements directs ont baissé,eux, de 68  pour cent durant les sept premiers mois  de 2016 par rapport à l’année précédente. Face au dollar, la monnaie nationale a perdu plus des deux-tiers de sa valeur. En 2015, l’accroissement du  PIB représentait 6 pour cent ; le chiffre négatif est de 1,8 pour cent s’agissant du troisième trimestre de l’an dernier. Ce qui a changé – pour le meilleur ? Pour le pire ?…-, ce sont aussi les principales caractéristiques de la nation. Soner Cagaptay* ,chercheur au Washington Institute for Near East policy, rappelle qu’à la veille   des réformes initiées par Mustafa Kemal, la Turquie était urbaine et éduquée à 10  pour cent seulement. De nos jours, l’urbanisation représente  80 pour cent de la population et la Turquie est presque à 100 pour cent  éduquée. Pour ce qui est du tourisme, on ignore encore les chiffres de l’année écoulée mais il est hautement improbable qu’ils atteignent les 42 millions de visiteurs étrangers de 2015.
Dans un livre paru en 2009**, Lesley Hazleton rapporte un  bien instructif échange intervenu entre Mouawiya et l’un de ses généraux  qu’il interrogeait sur sa rouerie et qui répond : « Je  me suis toujours arrangé pur me sortir d’une situation inextricable. » Et le tout-puissant gouverneur d’un territoire comptant ce qui constitue de nos jours la Turquie, le Liban, la Syrie, la Jordanie et la Palestine, de répondre : « Je me suis toujours arrangé pour ne pas me trouver dans une situation inextricable. »
Erdogan a-t-il lu les faits et gestes de Mouawiya ? Il est permis d’en douter.

Christian MERVILLE

*Soner Cagaptay est l’auteur d’un ouvrage sur la Turquie contemporaine : « The new sultan :Erdogan  and the crisis of modern Turkey. »

** »After the Prophet – The epic story of the shia-sunni split. »

Donald Trump, un danger pour l’Amérique

 et une aubaine pour Hillary Clinton

 

Témoins horrifiés d’une descente aux bas-fonds d’une ignorance, d’une vulgarité, d’une bêtise qui  ne semble pas connaître de bornes, les médias sont sortis de leur réserve pour crier d’une même voix au feu. Les conseillers de l’intéressé, hier encore amusés par ses innombrables dérapages, ne savent plus comment colmater les brèches que ce Petit Poucet de la politique yankee sème comme autant de cailloux sur son passage. Et les partisans de Hillary Clinton, qui n’en espéraient pas tant, boivent du petit lait et sont de plus en plus nombreux à juger que l’irruption de ce plantigrade dans la scène électorale constitue pour leur candidate un don du ciel.
Trump-la-Gaffe  – eh oui, c’est de lui qu’il s’agit –  aurait-il voulu commettre l’impair de trop qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Ce soir du mardi 9 août, Wilmington (112.067 habitants), paisible cité portuaire de la Caroline du nord, sur l’Atlantique, accueillait en ses murs le tonitruant  candidat républicain, venu en leurs murs prêcher  l’évangile républicain. L’histoire de cette campagne pour la présidentielle de novembre prochain retiendra que, soudain inspiré par on ne sait quel démon, l’orateur s’en est pris une fois de plus à Hillary Clinton, accusée de vouloir abolir, « oui abolir purement et simplement », le sacro-saint  Deuxième Amendement. Traduction en français de la petite phrase qui a mis le feu au landernau politique : «S’il devait lui être donné, les gars, de choisir les juges  (de la Cour suprême), vous n’y pourrez rien. Quoique, grâce au  Deuxième Amendement, il y aurait moyen de…  Je ne sais pas… »  En clair, ont aussitôt jugé les éditorialistes, il y a là un appel à peine voilé à l’assassinat de l’ancienne First Lady.
Que dit le texte de la Constitution? Il dit ceci : « A well regulated Militia being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep  and bear arms shall not be infringed.”(Une milice régulée étant nécessaire à la sécurité d’un Etat libre, il ne sera pas porter atteinte au  droit des gens à posséder et à porter des armes). L’orateur, on l’aura remarqué, a pris soin de ne pas s’écarter de sa ligne de conduite habituelle : laisser entendre, suggérer, parler à mots couverts, anodins en apparence. De la même manière que « the Trump » se demandait il y a peu pourquoi son pays n’avait plus jamais, « depuis le Japon », utilisé l’arme nucléaire. En mars dernier, il se demandait dans le cadre d’une interview sur la chaîne  MSNBC, faussement perplexe : « Isis (autre nom de Daech) nous attaquerait sans que nous recourions à l’arme suprême ?… ». S’attirant du coup un nouveau surnom : celui de Docteur Folamour, nom du personnage principal du chef-d’oeuvre de Stanley Kubrick. (Titre complet  et combien eloquent du film qui date de 1964 : « Dr Strangelove, or how I learned to stop worrying and love the Bomb »). Notons, pour l’édification des masses, que le président des Etats-Unis, et lui seul, est habilité à juger qu’il existe un réel danger pour le pays et, en conséquence, à appuyer sur le bouton nucléaire, ouvrant ainsi les portes de l’enfer, soit la bagatelle de 925 ogives à tête nucléaire d’une puissance égale à 17.000 bombes atomiques semblables à  celle larguée sur Hiroshima.
Les mises en garde se sont multipliés ces temps derniers, et des voix se sont élevées, citant les véritables appels  à la violence émanant du camp du Grand Old Party. Al Baldasaro, ex-Marine et conseiller de son idole pour les questions concernant les  vétérans, a réclamé pour l’ancienne secrétaire d’Etat un peloton d’exécution, comparant son apparente modération à « la haute trahison » dont s’était rendu coupable  l’actrice  Jane Fonda lorsqu’elle avait visité Hanoï en 1972. Plus grave, au fil des meetings d’appui  organisés ici et là, ils sont de plus en plus nombreux les partisans à  adopter un ton haineux, en inquiétant écho à celui de leur héros.  Dans le « New York Times », Thomas L. Friedman a é été bien inspiré de rappeler à cet égard  l’atmosphère de lynchage médiatique qui prévalait à l’époque en Israël contre  l’ex-Premier ministre Yitzhak Rabin et son assassinat, le 4 novembre 1995, par Yigal Amir.
De plus en plus nombreuses, des personnalités du parti  sentent désormais le vent virer à l’orage. C’est ainsi que cinquante anciens responsables républicains de la sécurité nationale ont publié une lettre qui représente une véritable mise en garde. Parmi les signataires figurent Michael Hayden, ancien patron de la Central Intelligence Agency, l’ex- directeur de la National Security Agency John Negroponte, Robert  Zoellick,qui fut secrétaire d’Etat adjoint puis président de la Banque mondiale jusqu’en 2012, ainsi que  des responsables de la sécurité aussi bien interne qu’externe. En substance, tous expriment leur crainte de voir Trump accéder à la charge suprême et les risques que cela feraient courir au pays ainsi qu’à l’autorité morale qu’il incarne  dans le monde. Ils mettent en doute sa connaissance de la Constitution et  parlent de son ignorance des intérêts vitaux de l’Amérique, de la complexité des défis diplomatiques qui se posent, de l’importance des alliances indispensables à une grande nation, du sens des valeurs inhérentes à la démocratie.
On touche là à des enjeux vitaux, pour les USA certes  mais aussi pour le reste du monde. Or les stratèges des deux camps ont si maladroitement manœuvré que l’on se retrouve prisonniers de deux candidatures  dont probablement la majorité des citoyens ne voulait pas, car choisis –  telle est la conclusion d’une étude, œuvre de deux journalistes du «NYTimes » , Cenk Uygur et Ana Kaspaprian  – par… 9 pour cent des Américains. Dans trois mois, les citoyens se rendront aux urnes pour élire  le nouveau président de l’unique superpuissance, un homme ou une femme désignés par … 9 pour cent  des 324 millions de la population. C’est entendu, ce dernier chiffre inclut 103 millions de personnes qui n’ont pas le droit de voter  et 88 millions qui ne votent pas. Claudicante malgré tout, la démocratie dont Churchill disait qu’elle représente « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres. »

Christian MERVILLE

 

La rechute de « l’homme malade »

 

Sur le macadam, des armes, des bardas, des casques abandonnés sur un pont  déserté même par les automobiles.
S’il ne devait  rester de ce 15 juillet qu’une image, une seule, ce serait bien celle-là, œuvre de l’agence américaine Getty, pitoyable illustration d’une folle et combien absurde équipée appelée, hélas, à avoir un lendemain. A croire que ces apprentis putschistes ont dû lire sans rien en retenir les œuvres des stratèges en la matière, tel  Curzio Malaparte, et négliger tout ce que le théoricien de la « Technique du coup d’Etat » posait comme must. Absence de figure de proue donc, objectifs nébuleux pour ne pas dire inexistants,  moyens de communication déficients  (on a vu comment Recep Tayyip Erdogan a  su, lui, exploiter l’application FaceTime pour rameuter ses partisans), neutralisation de la caste politique, mobilisation des masses… Ce qu’on a vu à l’œuvre, ce vendredi noir,c’est un remake d’une entreprise conduite par des  Pieds nickelés au  mieux de leur (mé)forme et totalement coupés du peuple.
On aurait aimé, après ces trois heures qui n’auront même pas réussi à ébranler le régime, voir les uns et les autres tirer les leçons qui s’imposent : tourner, d’un côté, le dos au délire sultanesque pour s’atteler à consolider des murs passablement lézardés du fait non point d’une aventure que l’on souhaiterait la dernière mais  des multiples errements qui l’ont précédée ; s’engager, d’un autre côté, sur la voie du « zéro problème » tracée il n’y a pas longtemps par un certain Ahmet Davutoglu. Hélas, rien ne laisse présager de telles « révisions déchirantes ». C’est un président passablement secoué, juché sur le toit d’une voiture, qui a décrété que « ce soulèvement est un don de Dieu qui nous donne l’occasion de nettoyer l’armée ». Une heure plus tard, les imams se voyaient intimer l’ordre de garder ouvertes les portes des quelque 85.000 mosquées du pays pour relayer les appels à une mobilisation de masse en faveur du « sultan ».
Après la mise au pas d’une presse jugée trop impertinente, après la valse des magistrats soupçonnés d’être trop respectueux du Code (3.000 d’entre eux renvoyés à leurs chères études durant le week-end), après le coup de semonce à l’adresse de l’administration (suivi tout de même de trop nombreux licenciements, quand ce n’était pas carrément d’emprisonnements) l’heure ne pouvait tarder. Outre le licenciement de  9.000 officiers de police , on a enregistré en quarante-huit heures le limogeage de 6.000 militaires, dont 103 généraux ou amiraux. En outre, les hélicoptères militaires sont jusqu’à nouvel ordre cloués au sol tandis que les jets de l’armée de l’air sont mobilisés pour le contrôle de l’espace aérien au-dessus de la capitale, Ankara, et de la métropole, Istanbul   Le branle-bas s’annonce vaste, s’agissant  d’un corps particulièrement puissant en effectifs, qui représente l’épine dorsale de l’OTAN et qui a recommencé depuis y a quelques mois à croiser le fer avec les indépendantistes kurdes. La tension a atteint un tel degré que les Européens sont intervenus une fois de plus pour appeler, par la voix de Federica Mogherini, à la retenue, à l’instar de Washington qui avait tiré la sonnette d’alarme.
Sur le plan interne, la tournure prise par les événements des trois derniers jours s’annonce favorable pour le chef de l’Etat. Les Turcs dans leur majorité, et d’une manière notable les Anatoliens dont le soutien n’a jamais faibli, ne veulent plus entendre parler de coups de force sous le fallacieux prétexte de préserver les acquis de Mustafa Kemal, un héros dont il ne reste que des portraits dans les devantures des magasins et aux murs des bureaux de l’administration. Certes, quoique poussive en ces jours de disette mondiale, la croissance affiche une bonne santé que lui envieraient nombre de pays  mais rien n’indique que le temps continuera indéfiniment  d’être au beau fixe. Et que  l’Union européenne modifiera son attitude, plutôt tiède pour l’heure, face aux tentatives de la Turquie de relancer sa candidature. Et puis, les Européens sont trop occupés présentement, pour cause de Brexit, à recoller les morceaux d’une construction en lambeaux pour consacrer leur attention à une candidature que peu d’entre eux désireraient voir aboutir. D’ailleurs en décidant de bouder la vieille dame de Bruxelles, Erdogan aura contribué à régler, à tout le moins momentanément, le problème. En l’occultant.
Il restera l’épine représentée par la Syrie où nul ne feint plus de croire à une solution dans un proche avenir – une attitude qui n’était pas sans rappeler, et tout aussi  fâcheusement, le dernier quart d’heure cher à Robert Lacoste. Là, le désengagement turc se voudrait évident, après des années d’un soutien sans faille à la guerre contre le pouvoir de Bachar el-Assad. Il en était temps, depuis que  se manifeste chaque jour davantage ce qui semble une évidence : la connivence russo-américaine en passe de se concrétiser sur le terrain et qui menaçait de faire apparaître la Turquie comme un acteur condamné à jouer les utilités.
Aux obsèques d’une victime des combats fratricides du week-end, Erdogan a demandé à ses compatriotes de ne pas quitter les places publiques «parce que cette semaine est importante » et parce qu’il ne s’agit pas là d’une affaire de « quelques heures ». Contre les ennemis, les terroristes  comme il les appelle, contre les gülénistes surtout, sa bête noire, une chasse effrénée est ouverte . Avec, quand sonnera l’heure de l’hallali, un vainqueur. Vite, son  nom.

Christian MERRVILLE